Ecriture
Une suite d’articles récents pointe un phénomène nouveau : l’agraphie culturelle des jeunes.
L’agraphie par désapprentissage
Selon ces études, un grand nombre de jeunes ont des difficultés avec l’écriture. Dans le pire des cas, ils ne savent plus ou n’arrivent plus à écrire, par désapprentissage, dans les autres cas, ils éprouvent des difficultés au-delà de quelques mots dans les pires cas, ou de quelques lignes, manifestant pour certains le symptôme, aujourd’hui si mal nommé, de la « crampe de l’écrivain ».
L’écriture manuscrite est un processus d’origine culturelle, les humains ne portent aucun gène de l’écriture, comme pour la nage ou l’exercice d’instruments musicaux, artisanaux ou informatiques. Mais elle constitue un ancrage sensori-moteur majeur civilisationnel, et son altération chez le sujet performant, était jusqu’ici considérée, de manière clinique, comme une grave pathologie.
Et dans le cerveau
On sait que la capacité d’expression graphique, ou graphomotricité, bien qu’elle soit non innée, repose sur l'organisation de réseaux spécifiques. Cette stabilisation cérébrale est due à un mécanisme de plasticité nommé « recyclage neuronal » ou « recyclage cérébral » (Neuron DOI: https://doi.org/10.1016/j.neuron.2007.10.004).
Ainsi, on connaît depuis l’observation systématique neuropsychologique documentée depuis la fin du XIXe siècle, des zones spécialisées dans l’écriture (idem pour la pratique musicale). Ainsi la graphomotricité recrute plusieurs réseaux et dépend de l’intégrité de l'hémisphère gauche chez les droitiers. Des observations modernes, par analyse électroencéphalographique (EEG) et plus récemment par imagerie par résonance magnétique fonctionnelle (IRMf), ont confirmé les travaux des neuropsychologues, en précisant cependant une dissociation composante motrice et composantes linguistique et cognitive (Human Brain Mapping DOI: https://doi.org/10.1002/hbm.1023, Pratiques linguistique en littérature, didactique DOI: https://doi.org/10.4000/pratiques.3175, Cortex DOI: https://doi.org/10.1016/j.cortex.2016.11.018).
1. L’Aire d'Exner (GMFA) ou centre moteur de l'écriture
La zone la plus étudiée concernant l’expression de l'écriture graphique est l'aire d'Exner (Graphemic/Motor Frontal Area). Située dans la partie postérieure du gyrus frontal moyen gauche, juste en avant du cortex moteur primaire (à la jonction avec le gyrus précentral), elle sert d'interface en convertissant les représentations orthographiques abstraites (les lettres) en programmes moteurs précis (les mouvements de la main pour tracer les lettres) (BMC Neurology DOI: https://doi.org/10.1186/s12883-026-04939-w)
2. Les réseaux de planification et d'exécution motrice
Ils ne sont pas spécifiques de l’écriture, mais de l’usage manuel et plus particulièrement et digital. En effet, l’écriture ne se limite pas aux seules dimensions graphémiques strictes, mais nécessite la coordination fine des doigts. Cela mobilise plusieurs autres structures motrices.
Le lobule pariétal supérieur gauche (LPS) et la marge du sillon intrapariétal gèrent l'imagerie graphique spatiale (par exemple l’adéquation de la motricité à la forme géométrique des lettres à tracer) et la programmation visuo-motrice (qui assure le contrôle en feed-back de la main en contexte, sur la feuille ou sur un autre support).
Le cortex moteur primaire et le cortex somato-sensoriel de la main, situés face à face le long du sillon de Rolando, permettent la commande et le contrôle de l'exécution musculaire directe des mouvements de la main et des doigts. Ils ne sont pas spécifiques à des gestes précis, mais concernent plutôt l’aspect mobilisation de l’organe digital. L’aire motrice supplémentaire est également activée, comme le cortex préfrontal impliqué dans l’anticipation du geste.
Le cervelet antérieur montre une activité de coordination, assure la fluidité, le rythme et la force du tracé de la main dominante.
3. Les zones linguistiques associées
Pour pouvoir tracer une lettre, un mot, une phrase, le cerveau doit récupérer sa forme orthographique et sa signification sémantiquement. Les IRM montrent des activations des zones du langage. Sont concernées l'aire de Broca et l'aire de Wernicke, qui sont les deux principales régions du cortex cérébral consacrées au langage, reliées par le faisceau arqué (Current Opinion in Neurobiologie DOI: https://doi.org/10.1016/j.conb.2012.10.002), ainsi que d’autres zones plus spécifiques (Cortex DOI: https://doi.org/10.1016/j.cortex.2021.11.021)
L’aire de la forme du mot visuel — VWFA (Visual Word Form Area) est située dans le gyrus fusiforme gauche. Son activité est corrélée à l’activité de mémoire visuelle des mots et des lettres (Pratiques DOI: https://doi.org/10.4000/pratiques.3175)
L'acte d'écrire ne repose donc pas sur une seule ou deux zones cérébrales qui auraient été recyclées (recyclage neuronal), l’une par apprentissage cognitif et l’autre par pratique manuelle apprise, mais mobilise un circuit complexe impliquant de nombreuses structures et reliant l’aire d’Exner et le cortex pariétal supérieur avec le cervelet et les zones temporales et temporo-pariétales, ainsi que les zones visuelles occipito-pariétales, impliquées à la fois dans la sémantique, la programmation motrice, la motricité, la régulation du geste, et le feed-back à la fois somato-sensoriel et visuel.
Les effets de la transition numérique
L'abandon quasi-généralisé de la pratique graphomotrice au profit de la dactylographie (en distinguant saisie sur clavier réel et sur clavier virtuel) concerne tout particulièrement les jeunes générations qui n’ont ni eu le temps à consacrer à l’exercice, ni l’investissement pédagogique, ni la motivation de l’apprentissage long et fastidieux de l’écriture manuelle. Ce basculement est à analyser à la fois sous l'angle des usages culturels, sous celui de la performance et de l’efficacité communicationnelle, mais également à l’éclairage des données de la neurophysiologie quantitative. On ne trouve pas encore d’étude de psychologie cognitive qui s’intéresserait à la relation entre connectivité cérébrale et dynamique des apprentissages, c’est-à-dire sur les conséquences cérébrales de ce non- ou dés-apprentissage.
De la graphie à la tape digitale
L'acte d'écrire à la main constitue une tâche visuospatiale, motrice et haptique complexe, alors que la frappe dactylographique ne repose sur la répétition, le plus souvent réduite à l’usage d’un seul doigt par main, de mouvements stéréotypés de pressions identiques de conventionnellement spécialisées. La trajectoire graphique d'un tracé sollicite une programmation, une coordination et un contrôle fins, continus et adaptés à un cadre d’écriture contraint qui évolue avec l’avancée de l’écriture. La dactylographie s’exonère de ces complexités en tapant à la suite, le logiciel de traitement de texte simplifiant la disposition spatiale et la longueur des mots ou des phrases. Le contrôle se fait à postériori, comme le plus souvent celui de la grammaire ou de l’orthographe : on corrige et on ne prévoit plus.
Les enregistrements électroencéphalographiques (à haute densité - hd-EEG) qui comparent la production manuscrite et la dactylographie mettent en évidence différents faits remarquables (Frontiers in Psychologie DOI:https://doi.org/10.3389/fpsyg.2023.1219945 – Psychological Science DOI: https://doi.org/10.1177/0956797614524581).
L'écriture manuscrite sollicite une connectivité étendue, remarquable dans les bandes de fréquences theta et alpha, liée à la communication à longue distance entre les aires somatosensorielles, lagagières, visuelles et motrices du cortex. Cette synchronisation oscillatoire accrue accompagne l’intégration multisensorielle, de l'intention motrice aux afférences motrices et proprioceptives des doigts avec retour visuel. Elle renforce la demande de plasticité synaptique et de recyclage neural. À l'inverse, la dactylographie restreint cette sollicitation aux circuits moteurs stéréotypés, réduisant la densité des réseaux fonctionnels mobilisés, avec un abandon des contrôles rétroactifs au bénéfice de l’usage des automatismes d’IA et d’un « langage texto » appauvri, sorte de novlangue de tapuscrit, avec des utilisateurs qui adaptent par simplification leur code (abréviation, expression phonétique, icônes) à la rapidité et la simplicité du clavier.
Répercussions cognitives : encodage, mémoire, contrôle, sémantique
Le coût attentionnel et la performance de vitesse d'exécution entre écriture et frappe sont deux éléments distincts. Ils modifient chacun la qualité mais aussi la structure du traitement de l’information.
En ce qui concerne le temps, la longue constante imposée par la motricité amène à un contrôle continu, un reformage cognitif et une réorganisation motrice continus, dans une pensée en temps réel (au delta du délai psychomoteur). Cette constante de temps permet une prise de sens quasi-transcriptionnelle associée à une anticipation longue et un traitement sémantiquement approfondi que n’autorise pas l’immédiateté des automatismes tapuscrits. Les études menées chez les jeunes apprenants, l'expérience motrice de la confection d'une lettre participe directement à la constitution de sa représentation mentale (Acta Psychological DOI: https://doi.org/10.1016/j.actpsy.2004.10.019).
Pour la mobilisation mnémonique, l’encodage en mémoire à court et à long terme est complètement différent. Le temps de la graphomotricité amène à une organisation active continue du niveau de l’idée et de la phrase, alors que la dactylographie privilégie le mot à mot, considéré comme un obstacle à l’écriture graphique. La profondeur du traitement est donc moindre en ne facilitant pas les constructions pour privilégier les accès directs à des mini-programmes. Cela peut expliquer les nombreuses redites et systématisation d’expression et donc un traitement sémantique « de surface ». La discrimination spatiale entre lettres et la liaison graphique implique des procédures de désambiguïsation, le maintien de l’horizontalité et la compression pour l’alignement des marges mobilisent des aptitudes de gestion de l’espace qui échappent aux automatismes de la rédaction sur machine. Cette disparition des gnosies visuo-constructives et de l’adaptation aux différentes formes de graphie, notamment en lecture, altère les processus en de contrôle.
De quoi s’alerter et proposer des protocoles compensatoires pour permettre aux jeunes générations agraphiques de compenser les acquis de l’humanité depuis les IIIème/IIème siècles avant J.C., notamment avec l’usage de supports souples écrits à l'encre avec des stylets (postcunéiforme), puis avec les écritures cursives et liées, consolidant l'association entre motricité fine du geste graphomoteur continu, représentation visuelle, capacités sémantiques, mémoire et pensée.



